Au cœur de la mission conjointe des Nations unies et de l’Union africaine au Darfour (MINUAD) en 2009, une infirmière déployée à des fins humanitaires dans le cadre d’une mission de maintien de la paix aux côtés de l’armée rwandaise témoigne des violences sexuelles auxquelles elle a été confrontée pendant son service au sein de la mission.
Déployée aux quatre coins du monde — en Haïti, au Mali, au Soudan, au Mozambique et en Centrafrique —, l’armée rwandaise a longtemps été considérée comme un modèle dans les opérations de maintien de la paix et comme un partenaire fiable en matière de sécurité.
Réputée pour sa discipline et sa formation en Afrique, cette armée est aujourd’hui pointée du doigt en raison d’accusations visant certains de ses officiers, notamment des violences sexuelles et l’instrumentalisation des femmes lors des missions. Une réalité qui demeure largement taboue, les victimes craignant des représailles dans un Rwanda soucieux de préserver son image face aux critiques internationales.
Le viol, une pratique acceptée pour survivre ?
Hélène Uwamaliya fait partie de ces nombreuses femmes rwandaises formées au métier d’infirmière qui voyaient, dans les missions de maintien de la paix de l’armée rwandaise, une occasion unique d’améliorer leurs conditions de vie. Lorsqu’elle apprend que des équipes médicales sont recherchées pour accompagner les contingents déployés à l’étranger, elle sollicite l’aide d’un ami proche afin d’être introduite auprès des personnes chargées de sélectionner les candidats.
À l’époque, ces missions suscitaient une forte concurrence. Les soignants qui y participaient percevaient des rémunérations largement supérieures aux salaires versés au Rwanda. Avec environ 100 dollars par mois pour une infirmière, beaucoup considéraient ces départs comme une chance capable de changer le destin de toute une famille.
Mais derrière cette opportunité se cachait, selon elle, un système opaque et profondément inégalitaire. Uwamaliya affirme qu’il était presque impossible d’être sélectionné pour une mission sans entretenir des liens avec de hauts responsables militaires. Certains candidats auraient été contraints de verser des pots-de-vin, parfois en argent, parfois sous forme de faveurs sexuelles, à des officiers supérieurs afin d’obtenir une place.
Elle explique également que les personnels civils devaient recevoir des grades militaires fictifs pour être intégrés aux contingents, les règlements n’autorisant pas officiellement l’envoi de civils dans ce type d’opérations. C’est ainsi qu’elle aurait été présentée sous le grade de lieutenant avant son départ.
À son arrivée sur la mission, Uwamaliya découvre un environnement dominé par une hiérarchie militaire stricte, où plusieurs femmes vivaient déjà sous pression. Leur équipe était encadrée par un officier supérieur chargé de superviser aussi bien leur travail que leur quotidien.
Quelques semaines après son arrivée, raconte Uwamaliya, un officier supérieur dont elle préfère ne pas révéler l’identité afin de protéger sa sécurité ainsi que celle de sa famille restée au Rwanda aurait commencé à lui faire des avances insistantes. Selon elle, il lui aurait clairement fait comprendre que le renouvellement de son contrat dépendait de sa capacité à céder à ses demandes sexuelles. Elle affirme avoir tenté de résister, invoquant ses convictions et son statut de femme mariée. Mais très vite, dit-elle, les pressions se sont intensifiées. Entre menaces, intimidations et peur de perdre son travail, elle explique avoir vécu dans un climat permanent de crainte, redoutant autant son expulsion de la mission que les conséquences que cela pourrait avoir sur sa sécurité.
« Au début, je croyais partir pour servir, sauver des vies et offrir un avenir meilleur à ma famille », raconte Uwamaliya, la voix encore marquée par les souvenirs. « Comme beaucoup d’autres femmes, je voyais cette mission comme une chance unique de sortir de la précarité. Mais très vite, j’ai compris que derrière les discours officiels et l’image exemplaire de l’armée, certaines femmes étaient réduites au silence et à la peur. »
Quelques semaines après son arrivée, un officier supérieur dont elle tait aujourd’hui le nom pour protéger sa vie et celle de sa famille restée au Rwanda aurait commencé à lui imposer des avances répétées. Selon elle, il lui aurait fait comprendre que son avenir dans la mission MINUAD dépendait de sa soumission à ses exigences sexuelles.
« J’ai essayé de résister », confie-t-elle. « J’étais mariée, j’avais ma dignité, mes valeurs. Mais dans cet environnement, refuser semblait impossible. On nous faisait comprendre que nous pouvions tout perdre : notre travail, notre sécurité, parfois même notre vie. »
Avec émotion, elle décrit un système où la peur étouffait toute tentative de dénonciation. « Nous étions loin de nos familles, sans protection, sans personne vers qui nous tourner. Beaucoup de femmes souffraient en silence. Certaines pleuraient la nuit, d’autres faisaient semblant d’aller bien pour survivre au lendemain. Nous avions le sentiment d’être abandonnées, utilisées comme si nos corps faisaient partie du prix à payer pour rester dans la mission. »
Aujourd’hui encore, Uwamaliya dit porter les blessures de cette période. Mais en acceptant de témoigner, elle espère briser le silence autour de ces abus et donner une voix à celles qui, par peur des représailles, n’osent toujours pas parler.
Violences sexuelles : les zones d’ombre de l’armée rwandaise
Depuis plusieurs années, des organisations humanitaires et de défense des droits humains accusent l’armée rwandaise et les combattants du M23 d’être impliqués dans des violences sexuelles commises dans l’est de la République démocratique du Congo.
À l’intérieur même du Rwanda, des affaires similaires ont également émergé, souvent dans un climat de silence et de peur. Entre le 12 et le 18 mars 2020, alors que le pays entrait en confinement en raison de la pandémie de Covid-19, de graves accusations de violences sexuelles ont éclaté dans les quartiers de Kangondo et Kibiraro, dans la zone de Nyarutarama à Kigali.
Selon plusieurs témoignages concordants, des militaires des Forces de défense rwandaises (RDF), déployés dans le cadre des opérations de sécurité liées au confinement, auraient été impliqués dans des violences sexuelles visant des femmes civiles. Parmi les soldats cités figurent notamment Ndayishimiye Patrick, Nishimwe Fidèle, Gatete François, Gahirwa John et Twagirimana Théoneste. Dans un premier temps, l’affaire est restée largement méconnue du grand public. Plusieurs observateurs estiment que la sensibilité du dossier, combinée à l’image internationale de l’armée rwandaise souvent présentée comme un modèle dans les missions de maintien de la paix a contribué à étouffer les premières révélations.
Ce n’est qu’après la diffusion d’informations dans certains médias comme BBC que des procédures auraient été ouvertes devant une juridiction militaire. Toutefois, des sources internes évoquent encore aujourd’hui de nombreuses zones d’ombre concernant l’application réelle des sanctions prononcées à l’encontre des militaires concernés.
Selon plusieurs informations recueillies par Intsinzi.net, certains militaires poursuivis dans cette affaire auraient été redéployés, dès 2023, dans l’est de la République démocratique du Congo. Une situation qui soulève de nombreuses interrogations quant à la volonté réelle des autorités rwandaises de sanctionner les auteurs présumés de ces violences. Pendant ce temps, les victimes, elles, continuent de vivre avec des traumatismes profonds, aussi bien physiques que psychologiques.
Les autorités de Kigali ont toujours rejeté l’ensemble des accusations de violences sexuelles visant leurs forces armées. Pourtant, ces dernières années, plusieurs rapports et dénonciations ont continué d’émerger, notamment dans le contexte du conflit dans l’est de la RDC. Plus récemment, les États-Unis ont imposé des sanctions à des responsables rwandais accusés de soutenir le mouvement rebelle M23. En réponse, le gouvernement rwandais a menacé de retirer ses contingents engagés dans différentes missions internationales, notamment au Mozambique, au Soudan et en République centrafricaine.